Mali : L’analyse des dynamiques interne et externe de la crise malienne Piste pour une sortie pacifique et durable d’une crise hybride et auto-entretenue

0
(0)

L’analyse des dynamiques interne et externe de la crise malienne
Piste pour une sortie pacifique et durable d’une crise hybride et auto-entretenue

La crise malienne, entrée dans une phase aiguë en 2012, ne peut être comprise comme un
simple épisode d’effondrement politique, institutionnel et sécuritaire. Elle constitue une crise
systémique, à la fois politique, territoriale, sociale et institutionnelle, dont les causes et les
manifestations se déploient à plusieurs niveaux. D’un côté, la crise résulte de fragilités
internes profondes : faiblesse de l’État, gouvernance contestée, inégalités territoriales,
tensions communautaires et effritement du contrat social. De l’autre, elle est amplifiée par un
environnement externe instable : porosité des frontières, circulations transnationales de
combattants et d’armes, recomposition géopolitique au Sahel, interventions internationales et
rivalités d’influence. Parler de « dynamique interne et externe » revient donc à analyser un
phénomène hybride, endogène par ses racines, mais exogène par ses vecteurs
d’intensification. Dans cette perspective, l’enjeu n’est pas d’opposer l’interne à l’externe,
mais de montrer leur interaction constante : l’interne attire l’externe, l’externe reconfigure
l’interne.

C’est à partir de cette articulation que se comprend la persistance de la crise, malgré
les accords de paix, les interventions militaires, les transitions politiques et les efforts de
stabilisation. Les lignes qui suivent se proposent d’être une lecture structurée de cette
double dynamique en examinant d’abord les mécanismes internes de production de la crise
(I), puis ses déterminants externes (II), avant de montrer comment l’interaction entre ces deux
dimensions produit un cycle de conflit et de fragilisation de l’État (III).
I. La dynamique interne : un État fragilisé face aux fractures politiques, institutionnelles
et sécuritaires.

La dynamique interne de la crise malienne se caractérise notamment par un État
écartelé entre souveraineté formelle et autorité contestée, entre centre et périphéries, une
gouvernance assez fréquemment en crise de légitimité, une insécurité intérieure
matérialisée par la diffusion de la violence, des conflits communautaires animés par des
milices et des cycles de représailles et une économie de crise .

La dynamique interne de la crise malienne renvoie d’abord à une crise de l’État en tant
qu’institution souveraine. Dans l’ordre moderne, l’État est censé exercer un pouvoir exclusif
sur un territoire donné, disposer du monopole de la violence légitime, garantir la sécurité et
faire respecter la loi. Or, au Mali, cette souveraineté s’était progressivement transformée en
souveraineté incomplète, parfois réduite à un statut symbolique. Cette fragilité se manifeste
par plusieurs symptômes : une présence administrative irrégulière dans certaines zones ; une
difficulté à assurer la continuité du service public ; une incapacité à protéger durablement les
populations et une concurrence d’autorités parallèles, parfois plus influentes localement etc.

Dans les espaces où l’État est absent ou perçu comme faible, d’autres acteurs occupent le
vide : groupes armés terroristes imposant un ordre coercitif, groupes d’autodéfense,
mouvements politico-militaires etc. L’autorité de l’État devenait alors une autorité négociée,
fragmentée, et parfois subordonnée à des rapports de force locaux. Dans cette logique, la crise
malienne est autant une crise de sécurité, qu’une crise de l’État comme institution capable
d’organiser le vivre-ensemble.

Un second moteur interne est la question territoriale. La crise malienne met en évidence une
géographie de la vulnérabilité : certains espaces sont mieux intégrés et mieux gouvernés que
d’autres. L’axe Bamako – Koulikoro – Ségou – Mopti – Sikasso concentre historiquement
l’essentiel des infrastructures, de l’administration et des opportunités économiques, tandis que
les autres régions sont caractérisées par l’éloignement des centres de décision, la faiblesse
des investissements publics, des services sociaux insuffisants et une intégration économique
limitée.

Si la crise de 2012 n’a pas créé cette fracture, elle l’a rendue plus visible et l’a
transformée radicalement en enjeu majeur. La naguère perte de contrôle de certaines zones
du Nord du Mali a montré que l’État malien pouvait exister juridiquement tout en étant
absent concrètement. La question territoriale ne se limite pas à une opposition Nord/Sud. En
effet, depuis le milieu des années 2010, les régions du centre du pays étaient devenues un
épicentre de violence, révélant que la fragilité territoriale s’étend et se transforme en
profondeur. Ainsi, la crise territoriale est aussi une crise de l’égalité d’accès à la protection et
aux services publics.

La gouvernance constitue un levier central de compréhension de la crise qui a été alimentée
par une érosion progressive de la confiance entre l’État et les citoyens. Cette défiance
s’explique par plusieurs facteurs : persistance de la corruption et de la captation des
ressources publiques, impunité et faiblesse de la justice, clientélisme politique et
patrimonialisation de l’État, faibles performances administratives et sentiment d’injustice
sociale. La crise de 2012, suivie des transitions politiques répétées, a renforcé l’idée d’un État
instable et incapable de produire de la sécurité et du développement. À mesure que la
légitimité s’effritait, la mobilisation citoyenne autour des institutions se fragilisait et les
acteurs armés trouvèrent un terrain favorable à leur enracinement.

Dans de nombreux espaces, ce déficit de gouvernance se traduit par une crise du droit : lorsque la justice étatique est absente ou inefficace, les populations se tournent vers d’autres modes de régulation
(coutumiers, communautaires ou sharia). Ainsi, la gouvernance n’est pas qu’un facteur
secondaire, car elle structure l’ensemble des dynamiques de la crise.

La crise malienne s’exprime par une violence multiple, dont la caractéristique majeure est sa
diffusion géographique et sa capacité à perturber la vie quotidienne des paisibles populations.
L’insécurité n’est pas seulement faite d’affrontements armés, mais elle produit une crise
durable de protection des civils se manifestant à travers les attaques contre les forces armées
et de sécurité et les populations, les enlèvements, les embuscades et les attaques de convois,
l’insécurité sur les axes routiers, la fermeture des locaux de l’administration de l’Etat et des
Collectivités, d’écoles et de centres de santé et l’augmentation du nombre de déplacés
internes. Dans les régions du centre du Mali notamment, l’insécurité a pris une forme de
conflictualité enracinée dans des tensions locales (accès aux ressources, compétition entre
groupes, crises de leadership), souvent amplifiées par des entrepreneurs de violence. La crise
sécuritaire devient alors une crise sociale qui détruit les conditions normales de la mobilité,
du commerce, de l’éducation, et du vivre-ensemble.

L’intensification de conflits communautaires, particulièrement dans les régions du centre est
un aspect déterminant de la dynamique interne. Ces conflits, intra et intercommunautaires liés
à des différends sur l’accès à la terre, à l’eau, aux pâturages, ou à des rivalités historiques, ont
été aggravés par l’effondrement de la médiation étatique. Lorsque l’État n’est plus perçu
comme arbitre neutre, les communautés développent des stratégies autonomes favorisant la
militarisation des identités par la formation de groupes d’autodéfense, l’installation de cycles
de vengeance et la fragmentation du tissu social local. Dans ce contexte, la crise ne se limite
pas à un affrontement entre l’État et des groupes armés, mais elle prend la forme d’une

conflictualité diffuse où les logiques locales peuvent devenir plus déterminantes que les
logiques idéologiques.
Enfin, la dynamique interne est alimentée par une économie de crise. La fragilité de l’État et
la porosité du territoire au regard de son immensité, ouvrent des espaces de prédation et de
régulation illégale matérialisés par une taxation informelle, le contrôle des routes, la
contrebande, les trafics divers et l’instrumentalisation de l’aide des partenaires extérieurs.
Cette économie nourrit la conflictualité en procurant des ressources aux acteurs armés, en
fragilisant l’État qui perd des recettes, voit son autorité concurrencée, et peine à produire des
politiques publiques efficaces.

II. La dynamique externe : une crise insérée dans l’instabilité régionale et les
recompositions internationales
La dynamique externe de la crise malienne dans une zone Sahel en crise , fait d’elle une
crise insérée dans l’instabilité régionale et les recompositions internationales , caractérisée
par la porosité des frontières et la régionalisation des menaces , une internationalisation
de la gestion sécuritaire, des médiations, des processus de paix et même des accords sous
influence régionale et internationale, une recomposition géopolitique et des rivalités
d’influence.

La crise malienne s’inscrit dans un espace sahélien caractérisé par de longues frontières
difficiles à contrôler, une circulation historique des populations et des biens, la présence de
réseaux transnationaux de commerce et de trafics. La déstabilisation de la Libye, l’extension
des violences au Burkina Faso et au Niger et l’existence de sanctuaires dans certaines zones
frontalières notamment le Liptako – Gourma ont contribué à la régionalisation de la crise 1 . Les
groupes armés exploitent ces continuités géographiques et sociologiques pour se déplacer, se
réorganiser et élargir leurs zones d’action. Dans cette perspective, la crise malienne est
indissociable des fragilités des États voisins dans la mesure où elle fonctionne comme une
crise « à frontières ouvertes ».

La crise a entraîné une forte internationalisation de la réponse sécuritaire et politique par le
déploiement de missions internationales de stabilisation, l’appui logistique, financier et
militaire et le renforcement de la coopération régionale contre les menaces transnationales
matérialisé notamment, par l’avènement de la Confédération des Etats du Sahel. Cette
internationalisation a permis de contenir certaines menaces à court terme et d’éviter, à certains
moments, un effondrement complet des institutions.

Toutefois, elle a aussi produit des effets ambivalents telles la dépendance accrue des populations , la divergence d’objectifs entre acteurs et les incompréhensions avec les perceptions locales. La présence extérieure devient alors un facteur interne de débat politique, notamment autour de la souveraineté.

La résolution politique du conflit a été largement portée par des médiations extérieures. Les
négociations, notamment à partir de 2013–2015, avaient pour objectif de produire un cadre
institutionnel capable de répondre aux revendications territoriales et de réintégrer les groupes
armés dans la dynamique nationale. Cependant, ce processus de paix a souffert de la
multiplicité des acteurs signataires ainsi que des médiateurs, l’existence de groupes non
signataires, la faiblesse de la mise en œuvre et les divergences d’interprétation.

De plus, la paix négociée au niveau national n’a pas toujours répondu aux conflictualités locales,
1 C’est une des justifications de la création de la Confédération des Etats du Sahel regroupant le Burkina, le Mali et le Niger avec Liptako- Gourma comme matrice et champs d’action préliminaire.

Particulièrement dans les régions du centre, contribuant à une distinction entre paix formelle
et paix réelle.
Au fil du temps, le Mali est devenu un espace de recomposition géopolitique où se croisent :
volonté politique nationale, stratégies régionales de sécurité, agendas internationaux de lutte
contre le terrorisme et rivalités d’influence et de reconfigurations diplomatiques. La crise
n’est donc pas seulement une crise interne « assistée », elle est aussi et surtout un enjeu
stratégique dans lequel les acteurs externes projettent leurs intérêts. Cette dimension
complexifie la gestion de la crise, car elle introduit une pluralité d’objectifs parfois
contradictoires.

La dynamique externe se caractérise également par un effet de contagion dans la mesure où la
crise a contribué à la diffusion de la violence dans la région et, réciproquement. Cette
circulation produit une instabilité en réseau faisant des zones frontalières des espaces de repli,
recomposant les alliances et faisant que les attaques se déplaçant selon la pression militaire.
La crise malienne, loin d’être isolée ; n’est pas isolée, participe à une crise sahélienne plus
large, dont les frontières nationales ne suffisent plus à contenir la dynamique.
III. Articulation interne/externe : une crise hybride et auto-entretenue  La crise hybride et auto-entretenue du Mali se décompose en une crise multi-niveaux, du
local au global et en un cercle de renforcement mutuel entre gouvernance, territoire et
sécurité. Elle se caractérise en outre, par la souveraineté comme point de tension entre
interne et externe et les raisons de la persistance de la crise due essentiellement au
décalage entre solutions et nature du problème.

L’une des caractéristiques majeures de la crise malienne est sa nature multi-niveaux dans la
mesure où un même événement violent peut être interprété à trois niveaux : local (conflits de
ressources, rivalités communautaires) ; national (déficit de gouvernance et de sécurité) et
régional/international (circulation des groupes armés, agendas géopolitiques).Cette
superposition complexifie les réponses faisant qu’une solution strictement militaire soit
insuffisante car les tensions sont aussi sociales et qu’une solution politique nationale
exclusive échouerait si les dynamiques régionales continuent d’alimenter les menaces.

L’interaction entre l’interne et l’externe produit un cycle de fragilisation caractérisée par la
faiblesse de la gouvernance, entrainant une défiance et une perte de légitimité, par
l’absence de l’Etat et de services publics  sur des pans entiers du territoire, par une
implantation d’acteurs armés entrainant une intensification des violences , par une
intervention ou une pression extérieure, entrainant un débat sur les notions de
« souveraineté/dépendance », par une instabilité politique entrainant des difficultés de
réforme et enfin par une reproduction de la crise, entrainant son expansion géographique. Ce
cycle met en évidence une crise auto-entretenue au sein de laquelle chaque tentative de
réponse partielle, produit des effets limités, car la crise repose sur un système
d’interconnexions multiples et variées.

Dans ce système interconnecté, la souveraineté constitue un point de tension majeur. À
l’intérieur, elle renvoie à la capacité de l’État à décider et à gouverner. À l’extérieur, elle
renvoie à la place du Mali dans les mécanismes régionaux et internationaux. Lorsque l’État
dépend fortement d’appuis extérieurs, la souveraineté est perçue comme amoindrie. Mais
lorsque l’État se replie sur une logique strictement nationale, sans large coordination

régionale, la gestion des menaces transnationales devient plus difficile. La souveraineté
apparaît ainsi comme un concept à la fois politique, stratégique et symbolique.
La persistance de la crise tient à un décalage fondamental consistant à apporter des réponses
conjoncturelles et des crises structurelles. En effet les réponses ont souvent été sectorielles
(militaires, institutionnelles, diplomatiques), alors que la crise est systémique.

Dans ce contexte, la lutte contre les groupes armés ne suffira pas tant que les causes locales persistent;
le dialogue politique national exclusif ne suffira pas à elle seule, aussi longtemps que l’État
ne retrouvera pas sa capacité d’assurer convenablement les services publics essentiels. En
outre, l’assistance internationale ne suffira pas non plus si elle n’est pas articulée avec une
stratégie nationale de légitimité. Autrement dit, la crise dure parce qu’elle combine un déficit
d’État, des contrastes territoriaux, une économie de violence et une régionalisation des
menaces.

Pour conclure, nous dirons que l’analyse des dynamiques interne et externe de la crise
malienne révèle un phénomène complexe, dans lequel les causes profondes et les facteurs
d’amplification se renforcent mutuellement. La crise naît de fragilités internes : déficit de
gouvernance, contrastes territoriaux, conflits communautaires, crise de souveraineté et
incapacité à protéger les citoyens. Elle s’aggrave dans un environnement sahélien instable où
circulent armes, combattants et divers produits de trafics, et où les interventions
internationales et les rivalités d’influence introduisent de nouveaux paramètres.

En définitive, la crise malienne n’est ni exclusivement interne ni exclusivement externe : elle
est hybride. Sa résolution exige donc une approche intégrée articulant : la refondation de
l’État et de la gouvernance, la restauration de la présence territoriale et des services publics, la
protection des civils et la réforme du secteur de la sécurité, la réconciliation sociale et la
gestion des conflits locaux et enfin, une coopération régionale réaliste adaptée aux menaces
transfrontalières. Ainsi, la sortie durable de crise ne peut être obtenue par une réponse
unique. Elle nécessite la reconstruction progressive d’un État à la fois légitime, protecteur,
présent sur son territoire et capable de maîtriser ses partenariats externes./.

Moussa Makan Camara , Président de la Fondation Balanzan

Cet article vous a-t-il été utile ?

Cliquez sur une étoile pour la noter !

Aucun vote jusqu'à présent ! Soyez le premier à noter ce post.