Politique

Djaïli Amadou Amal remporte le Goncourt des lycéens avec Les Impatientes

La Camerounaise qui était aussi en lice pour le prix Goncourt a remporté celui des lycéens mercredi 2 décembre avec un livre courageux sur la condition des femmes dans son pays.

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Djaïli Amadou Amal. Encore inconnue du grand public français il y a quelques mois, l’auteur s’est révélée grâce à son livre Les Impatientes, un récit traitant du mariage forcé, du viol conjugal et de la polygamie, à travers les différents points de vue de femmes. Alors qu’elle figurait sur la dernière liste du prix Goncourt, elle s’impose aujourd’hui, sacrée par le prix Goncourt des lycéens. Pas mal pour un premier roman publié en France»

«Ils m’ont fait l’honneur de choisir mon roman», s’exclame Djaïli Amadou Amal encore toute extatique à l’annonce de son prix. «Quand des lycéens sont sensibles au sujet des violences faites aux femmes, on peut avoir de l’espoir en un monde meilleur.» Ainsi l’auteur, militante, «à une pensée profonde pour toutes les femmes et tous les enfants tués par Boko Haram dans notre région de l’Afrique subsaharienne.»

Pour la petite histoire, son récit a déjà été sacré sous un autre nom, Munyal, les larmes de la patience, par le prix Orange du livre en Afrique en 2019. Retravaillé puis édité sous un autre titre –Les Impatientes, donc- chez Emmanuelle Collas, le roman a été choisi par le jury composé de treize lycéens élus lors des délibérations régionales. Comme le Goncourt et le Renaudot, l’annonce de la récompense de cette 34e édition s’est faite via le site de la Fnac. Djaïli Amadou Amal faisait face à Lola Lafon, Miguel Bonnefoy, Camille de Toledo, Maud Simonnot et Hervé Le Tellier, sacré hier par le prix Goncourt.

Un roman puissant

Deux années se sont écoulées depuis le mouvement #Metoo. Dans son sillage, des dizaines, voire des centaines de livres sont nés sur la notion de consentement, dont le bouleversant roman de Vanessa Springora est le maître-mot. Aujourd’hui, les prix littéraires se font le porte-voix de ces paroles libératrices. Aussi n’est-ce pas étonnant que le Goncourt des lycéens ait choisi de couronner une auteur militante et féministe alors même qu’en 2019, il récompensait Karine Tuil pour Les Choses humaines, un roman puissant traitant des violences faites aux femmes.

S’il s’agit de la première publication de Djaïli Amadou Amal en France, il ne faut pas s’y tromper, l’écrivaine peule et musulmane n’en est pas à son coup d’essai. Née au Cameroun en 1975, l’autrice a écrit trois autres romans -dont le fameux Munyal- sur la condition féminine, tous très remarqués par la critique. Son œuvre littéraire lui a valu de nombreuses récompenses et hommages. Lauréate du Prix de la meilleure auteure africaine en 2019, elle est considérée comme l’une des plus importantes écrivaines du Cameroun.

Femme engagée -elle a fondé l’association Femmes du Sahel- Djaïli Amadou Amal est aussi révoltée. Dans ce roman courageux, elle raconte l’histoire de trois femmes: Ramla, 17 ans, amoureuse d’un certain Aminou mais mariée de force à un homme en âge d’être son grand-père, l’époux de Safira, et Hindou, sa sœur, obliger d’épouser son cousin alcoolique qui la viole le soir de leur union. Toutes doivent accepter leur destin au nom d’une certaine lecture du Coran.

Le silence est un assassin

Elles doivent faire preuve de «patience». Voilà le premier mot qui ouvre cette histoire tragique. «Patience, mes filles! Munyal!», intime le père à ses filles, Ramla et Hindou, qu’il va donner à marier contre leur gré. «Vous êtes désormais mariées et devez respect et considération à vos époux», ajoute-t-il avant d’énumérer la liste des comportements à adopter, dont celui d’agir en «esclave».

Les femmes doivent se soumettre. Elles n’ont pas leur mot à dire. Mais Djaïli Amadou Amal leur donne ici la parole et confronte les points de vue. L’écriture est simple, presque celle d’un scénario, mais elle frappe parce que justement très visuelle. En quelques images, elle transcrit le sentiment de peur qui habite les personnages. Il y a Ramla qui rêvait de devenir pharmacienne et qui doit renoncer à son avenir pour vivre aux côtés d’un vieux mari qu’elle n’aime pas. Il y a Safira, la coépouse, qui se sent trahie par son époux et rivalise de procédés honteux pour que Ramla soit répudiée. Enfin, il y a Hindou qui risque tous les jours de perdre la vie sous les coups de son époux violent.

Le silence est un assassin dans Les Impatientes. En brisant l’omerta, Djaïli Amadou Amal fait entendre la voix de femmes brisées, battues mais battantes. Sous les mots, se révèlent les ecchymoses de Hindou. Sous les lignes, les regrets de Ramla et Safira. Chaque chapitre dévoile, à travers une série de traditions et injonctions, la violence des hommes. Djaïli Amadou Amal décortique, désosse, dissèque les mécaniques d’une société pensée pour broyer le sexe faible et blâme la complicité des femmes qui elles aussi, dit la mère de Ramla, ont «piétiné [leurs] rêves pour mieux embrasser [leurs] devoirs».

Un roman inspiré de faits réels

«Le problème des femmes et de leur condition n’est pas directement lié à l’islam, explique Djaïli Amadou Amal. C’est lié à une montée de l’islam intégriste wahhabite. Il y a vingt ans de cela, les femmes étaient beaucoup plus libres qu’aujourd’hui. Il y a quarante ans, elles l’étaient encore plus. Ce qui se lit ici, est une mauvaise interprétation des textes religieux.»

On le sent par la force de ces témoignages, Les Impatientes résonne avec l’histoire personnelle de l’auteur. Comme son personnage de Ramla, Djaïli Amadou Amal a été mariée à un homme âgé alors qu’elle n’avait que 17 ans. Cela étant, nous confie-t-elle, le récit «n’est pas autobiographique. Il est inspiré de faits réels. C’est l’histoire de mes sœurs, de mes amies, de mes voisines, des femmes de par le monde.»

«Ce que j’attends de ce prix, c’est que les gens partagent ce livre. Qu’en le lisant, chacun se sente concerné, que plus personne ne ferme les yeux devant une femme en détresse». Que va maintenant faire la lauréate? «Fêter son prix avec son éditrice et son équipe. Et manger!»

Ce prix organisé par la Fnac et le ministère de l’Éducation nationale, a permis à près de 2000 élèves qui lisaient depuis deux mois les quatorze romans figurant sur la première sélection du Goncourt de participer, virtuellement, à des rencontres entre lecteurs et auteurs.

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