Politique

Les « tombeurs » du Président Modibo Keita

Qui sont donc ces officiers subalternes qui ont renversé aussi facilement l’homme fort du Mali ? Voici la composition du Comité militaire de libération nationale communiquée à la population :

Président : Lieutenant Moussa Traoré             Résultat de recherche d'images pour "moussa traore et la junte"

1er Vice-Président : Capitaine Yoro Diakité
2ème vice-président : Lieutenant Baba Diarra
Commissaire aux conflits : Lieutenant Youssouf Traoré
Secrétaire permanent: Lieutenant Filifing Sissoko
Membres. Lieutenants
Tiékoro Bagayogo
Joseph Mara
Mamadou Sanogo
Kissima Doukara
Missa Koné
Karim Dembélé
Membres. Capitaines
Malick Diallo
Charles Samba Cissoko
Mamadou Sissokoparticulièrement représentatifs de l’armée malienne. Ils se révèleront aux Maliens à la pratique du pouvoir.Comment ces hommes se retrouvent-ils autour d’un projet commun et quelle est la base de leur accord ?

C’est le chef de l’Etat, Moussa Traoré lui-même qui donne la réponse en répondant aux questions du professeur Kaké.

Le coup d’Etat du 19 novembre, selon les déclarations de Moussa Traoré est une initiative de Moussa lui-même. L’idée lui est venue quand il était instructeur à l’école militaire inter-armes de Kati suite à la dissolution « du parti et de l’assemblée nationale, du manque de liberté pour les organisations démocratiques et du manque de perspective pour l’avenir du pays. Il s’ouvre alors à son meilleur ami de l’époque, le lieutenant Youssouf Traoré qui lui avoue avoir été contacté par d’autres militaires dans le même sens.

En juin 1968, le lieutenant Moussa Traoré élabore un document relatif à la préparation théorique du renversement du régime de Modibo Keita. Il confie ce document secret à son ami Youssouf Traoré avec consigne de ne le communiquer à personne. Avec quelques complices, ils se réunissent chez un capitaine 1 en septembre 1968. Ce dernier les met à la porte, affirmant qu’on ne complotait pas chez lui. Moussa décide de se passer des officiers et charge Youssouf Traoré de faire du porte à porte afin d’amener certains sous-officiers à leur cause.

Le 21 septembre 1968, l’équipe au complet se donne rendez-vous devant l’entrée du ministère de la Défense. Il y avait huit lieutenants :

Moussa Traoré
Youssouf Traoré
Kissima Doukara
Joseph Mara
Baba Diarra
Mamadou Sanogo
Tiékoro Bagayogo
Filifing Sissoko
Ils se rendent derrière le fleuve, pour une répétition du déroulement des opérations. Tous n’y croyaient pas autant que l’initiateur. A un moment, Youssouf Traoré a tout simplement proposé d’arrêter. Baba Diarra a été tout aussi méfiant. Au moment de la répétition derrière le fleuve, il pose la question à Moussa :
— Mon lieutenant, si ça échouait ?
Devant l’assurance affichée par ce dernier, il persiste :
— C’est vous qui nous avez appris à prévoir l’imprévu !
Moussa assure ses compagnons d’armes que l’échec serait catastrophique pour le pays. Ensuite ils prêtent serment. Ils jurent de renverser le régime dans l’intérêt supérieur du peuple malien, de servir le peuple, de n’avoir aucune ambition personnelle 2.

Selon les déclarations de Moussa Traoré, le coup d’Etat du 19 novembre 1968 qui devait renverser Modibo Keita et son régime a été conçu par lui-même, organisé et exécuté par huit lieutenants. Les autres, qui figureront avec eux au CMLN ont tous été coptés, capitaines et lieutenants.

Les Maliens, qui ne connaissaient pas ces informations au moment du coup d’Etat, avaient hissé tous les 14 membres du CMLN officiellement communiqués à la population au rang de héros nationaux.

Le lieutenant Tiékoro Bagayoko passait aux yeux de l’opinion publique comme l’homme qui avait personnellement arrêté Modibo. On disait que c’était pour cela qu’il était l’enfant terrible du CMLN, n’en faisant qu’à sa tête. Moussa Traoré apprendra aux Maliens que l’homme qui a arrêté Modibo Keita, « de ses mains» était le sergent-chef Binké Traoré, aujourd’hui aveugle résidant à Koutiala.

En examinant la composition du CMLN, on constate qu’il y a deux groupes :

Le groupe de Fréjus
Le groupe de l’école militaire inter-armes de Kati (E.M.I.A.)
Le groupe de Fréjus comprend:

Capitaine Yoro Diakité
Capitaine Charles Samba Cissoko
Capitaine Mamadou Sissoko
Lieutenant Moussa Traoré
Lieutenant Youssouf Traoré
Ces hommes font la campagne d’Algérie et partent pour venir participer à la mise en place de l’armée nationale malienne. Certains d’entre eux ont participé à la campagne du Congo lorsque le Mali et d’autres pays dits progressistes d’Afrique décident de soutenir activement les partisans de Patrice Lumumba pour conjurer la sécession congolaise. On apprendra par Moussa Traoré, vingt ans après, que seuls les deux lieutenants du groupe de Fréjus étaient les initiateurs du coup. Les trois capitaines seront coptés. Yoro Diakité serait sorti après qu’on ait sonné l’alerte. Il est venu trouver Moussa sur la place d’armes pour lui demander le rôle qu’il voulait le voir jouer. Ce dernier lui a demandé de se mettre à la disposition du lieutenant Youssouf Traoré. Malick Diallo devait être arrêté. Mais au dernier moment, Moussa a demandé qu’on ne l’arrête pas, on pourrait avoir besoin de lui, il était officier mécanicien. Quant à Charles Samba Sissoko, il était à Tessalit. C’est quand la cause était entendue que Moussa a envoyé un avion le chercher 3. Tous appartiennent à l’infanterie.

Le deuxième groupe est le groupe de l’E.M.I.A., l’école militaire inter-armes de Kati, dirigée par Yoro Diakité, créée en janvier 1963. Tous ces lieutenants appartiennent à la première et à la deuxième promotion de cette école conçue pour former un soldat de type nouveau, différent du soldat des armées coloniales. Le parti et le gouvernement comptaient beaucoup sur cette école, et le chef d’Etat Major de l’armée malienne, le colonel Sékou Traoré, est rassurant.
Le 27 juillet 1967, le président Modibo Keita visite cette école militaire. Le colonel Sékou Traoré lui dit dans son discours de bienvenue :

Cette école qui demeure incontestablement la source la plus sûre des futurs cadres de notre jeune armée a déjà sorti deux promotions. Aussi, le grand intérêt qu’a suscité sa création s’accroît-il de jour en jour si l’on sait que l’officier malien est avant tout citoyen et militant de l’US-R.D.A. Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement car, depuis la création de notre armée nationale, l’idée du soldat guerrier a fait place à celle du soldat citoyen et l’idée de l’officier aventurier et destructeur a fait place à celle de l’officier éducateur, constructeur et administrateur» 3.

Cette citation traduit bien la mission dévoluée à cette école. Mission réussie puisqu’en fin de compte, les soldats de cette école (dirigeants et élèves) ne semblent pas être prisonniers des conventions militaires classiques ou de la hiérarchie.

Les lieutenants formés à l’E.M.I.A. sont tous des anciens élèves de Moussa Traoré, instructeur permanent de cette école. Ils appartiennent à l’armée de l’air ou à l’armée de terre. Ce sont :

Lieutenant Tiékoro Bagayogo (pilote)
Lieutenant Filifing Sissoko (navigateur)
Lieutenant Karim Dembélé (navigateur)
Lieutenant Missa Koné (navigateur)
Lieutenant Mamadou Sanogo (génie)
Lieutenant Kissima Doukara (infanterie)
Lieutenant Baba Diarra (blindés)
Lieutenant Joseph Mara (artillerie)
Sur les huit lieutenants cités, six ont participé à la répétition. Deux, Karim Dembélé et Missa Koné seront coptés.
Les officiers de l’armée de l’air avaient suivi un stage de perfectionnement aux Etats-Unis. Leur départ pose problèmes. L’armée malienne est équipée par l’Union Soviétique. Les doctrinaires du régime préfèrent les formations militaires et les stages de perfectionnement chez les camarades soviétiques. Le général Abdoulaye Soumaré, chef d’Etat Major de l’armée malienne depuis l’éclatement de la Fédération du Mali, formé dans les écoles militaires françaises, préfère diversifier la formation des soldats maliens et ne veut pas les limiter seulement à l’expérience soviétique. Parmi les arguments avancés par les adversaires du départ aux USA, il y a que les officiers iraquiens formés dans cette école s’étaient emparés du pouvoir à leur retour. Il faut que le général Soumaré tape sur la table en tant que chef d’Etat Major des forces armées maliennes pour qu’on l’autorise à contrecœur à envoyer ses hommes aux Etats-Unis.

En dehors du capitaine Charles Samba Cissoko qui commande la place d’arme de Tessalit et du capitaine Mamadou Sissoko qui commande une compagnie à Ségou, tous les autres membres du comité militaire qui appartiennent à l’armée de terre sont en poste à Kati en novembre 1968. Le capitaine Yoro Diakité dirige l’école militaire inter-armes où le lieutenant Moussa Traoré est instructeur militaire. Le capitaine Malick Diallo y commande la compagnie de transport et d’entretien du matériel (C-T.E.). Le lieutenant Mamadou Sanogo y commande une formation de génie, le lieutenant Kissima Doukara y commande le centre d’instruction, le lieutenant Baba Diarra y commande les troupes blindées, le lieutenant Youssouf Traoré y commande une compagnie, le lieutenant Joseph Mara y commande les troupes d’artillerie. Les autres sont de l’armée de l’air.

Tous les mutins ont en commun d’être ouverts aux nouvelles idées. La composition du comité militaire fait tiquer. Le président est un lieutenant alors qu’il y a trois capitaines. La plupart suit des cours de formation idéologique et s’habitue à voir la hiérarchie militaire ne pas toujours correspondre avec d’autres hiérarchies. Mais la population connaît mal l’armée qui vit dans les casernes et en l’absence d’informations sûres ou officielles, elle se livre à cœur joie à toutes sortes de spéculations tant elle croit la question de la hiérarchie incontournable dans l’armée. Alors on dit qu’au dernier moment, lorsque tout est terminé et qu’il fallait passer un communiqué à la radio, tous reculent, personne ne veut qu’on avance son nom parce qu’on ne sait pas encore comment la population allait réagir. Les capitaines n’ont pas osé. Alors le lieutenant Moussa Traoré se serait proposé. Après la réussite du coup, il cueille les fruits de son courage, ce qui lui vaut de diriger des capitaines au C.M.L.N. La réalité est tout à fait différente et plus simple. Les Maliens l’apprennent de la bouche même de Moussa Traoré. Il était le seul et l’unique initiateur du coup.

Le noyau qui a préparé le coup était composé de huit lieutenants et il était le plus ancien. Il était donc à sa place à la tête du CMLN. Les capitaines ayant accepté de se mettre à la disposition des lieutenants ou de se faire copter par eux ne pouvaient plus revendiquer la hiérarchie.

Une analyse du caractère des hommes du 19 novembre, tels qu’ils se révèlent à la pratique du pouvoir permet de dégager les raisons qui ont pu amener les mutins à s’accorder sur la personne de Moussa Traoré.

Quelles que soient les précautions prises pour la préparation du coup, il est éventé. Le président Modibo Keîta est prévenu par voie diplomatique que des éléments de l’armée se préparent à le renverser. On lui communique même la liste des conspirateurs. Mais aucun des hommes convoqués et interrogés par les responsables de la gendarmerie ne faisait partie du coup 4.

Le voyage du président à Mopti suscite des questions. N’a-t-il pas pris au sérieux la menace de coup d’Etat qu’on lui signale ? Il est vrai que ce n’est pas la première fois qu’il entend parler de coup d’Etat et il a déjà réussi à le désamorcer en appelant les initiateurs et en leur faisant la morale. Pense-til faire la même chose à son retour ou pense-t-il tout simplement que les chefs de la gendarmerie peuvent régler la question en son absence ? Ou le président a-t-il tout simplement confiance en l’armée malienne ? Lors de la visite effectuée à l’école militaire de Kati, le chef d’Etat Major lui avait dit :

«… il nous est particulièrement agréable de saisir cette occasion pour vous exprimer à nouveau de la manière la plus solennelle, au nom de l’Armée malienne tout entière (officiers, sous-officiers, hommes de troupes), dont vous voyez ici la représentation la plus large et la plus authentique, notre confiance et notre appui sans réserve à votre personne et à la politique de dignité, basée sur l’intérêt des masses populaires que vous ne cessez d’impulser depuis que vous êtes à la tête du Parti et de la Nation.
Monsieur le Président, votre visite à l’Ecole Militaire Inter-Armes intervient à une période où notre révolution traverse une période décisive. C’est pourquoi, nous nous plaisons aujourd’hui, dans le cadre de cette déclaration, à évoquer la constance de notre position dans le combat de tous les jours pour la défense des acquis de la Révolution Socialiste…
… aujourd’hui, nous prenons l’engagement d’être partout le ferment et le fer de lance de la Révolution Socialiste pour que continue de rayonner dans le monde le Mali, comme le fit jadis celui du Soundiata et de Kangou Moussa» 15.

Modibo Keïta répond:

«… J’affirme avec conviction que l’Armée Malienne et nos forces de sécurité qui, selon l’expression du camarade chef d’Etat Major, “doivent receler les éléments les plus sains, les plus engagés de la population malienne”, demeurent jusqu’à ce jour la force d’avant-garde la plus dynamique et la plus consciente tant dans la construction de notre pays que dans l’affirmation des valeurs moralesqui ont fait la grandeur du Mali ancien, qui permettront aujourd’hui la survie, le développement et la grandeur du Mali nouveau » 16.

A travers ces extraits de discours, on voit que l’armée s’est engagée et que le président lui fait confiance. Dans quelle messure les hommes du 19 novembre se sentent-ils liés par cet engagement pris par le chef d’Etat Major au nom de l’armée malienne tout entière ? Le chef d’Etat Major lui, est lié par sa parole. Il a été contacté plusieurs fois par des officiers et invité par eux à imiter ses pairs en Afrique. Il a toujours réagi avec mépris, les traitant même parfois « d’imbéciles », affirmant qu’il est un officier supérieur et qu’il n’est pas question pour lui de trahir !

On sait pourtant que cet « ancien de la coloniale » n’est pas satisfait du sort que le régime socialiste lui fait. Après l’éclatement de la Fédération du Mali, c’est le Sénégalais Abdoulaye Soumaré qui choisit de venir avec les Soudanais à Bamako qui est nommé chef d’Etat Major de l’Armée Malienne. Il coiffe donc Sékou Traoré qui en prend ombrage. Ce dernier devient chef d’Etat major des forces armées maliennes après la mort du général Abdoulaye Soumaré survenu le 2 octobre 1964. Malgré les honneurs et les avantages attachés à la fonction, il est frustré de n’avoir aucune prise sur l’entourage militaire du président de la République. Il ne peut ni relever ni sanctionner aucun de ces militaires, tout chef d’Etat major qu’il est. Il n’a pas de carte d’accès direct à la présidence et n’a pas la ligne directe du président. De lui-même il ne peut donc pas accéder directement au président. Il n’a pas l’adhésion d’une frange de l’armée, particulièrement les jeunes officiers qui le trouvent dépassé. Mais cet officier supérieur a un sens particulier de l’honneur militaire qu’il ne veut en aucun cas sacrifier sur l’autel de la « trahison », et encore moins trahir sur la proposition des hommes placés sous ses ordres dans la hiérarchie et pour qui il n’a pas une admiration particulière. Cet officier qui a fait la grande guerre et décroché ses galons sur les champs de bataille n’a pas beaucoup de considérations pour des officiers qui ne doivent leurs galons qu’aux « politiciens ». Aussi reste-t-il loyal jusqu’au bout.

Le colonel Sékou Traoré rentre d’un voyage du Maroc le lundi 18 novembre. Le chef d’Etat Major est accueilli et conduit normalement à domicile, au quartier de l’Etat Major. Le 19 novembre, il est réveillé tôt le matin par des coups de feu. Il se lève, fait sa toilette, se rase, et s’habille comme à l’accoutumée, sans la moindre précipitation. Il ne sort pas de chez lui et ne cherche pas à savoir l’origine ou la signification des coups de feu qu’il entend. Peu de temps après, un lieutenant vient à lui. Dès qu’il le voit, avant même qu’il ne dise un mot, il lui demande :
— Alors, qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez fait un coup d’Etat ?
Le lieutenant baisse la tête et répond :
— Oui, mon colonel, on a fait un coup et on ne veut pas qu’on y mêle votre nom. Suivez-nous, le lieutenant a besoin de vous.
Sans se presser, sans manifester le moindre signe d’énervement, le chef d’Etat Major des forces armées maliennes, impeccablement habillé en complet blanc, suit le lieutenant et monte à bord de son véhicule. Que s’est-il passé dans la tête du colonel quand on est venu ainsi le chercher ? A-t-il eu une pensée pour Sangoulé Lamizana qu’on est venu chercher ainsi, un jour de janvier 1966, pour le porter à la tête de l’Etat Voltaique? Que se serait-il passé si le colonel avait donné au lieutenant sur le ton du commandement militaire un ordre contraire? Qu’aurait fait le lieutenant si le colonel avait refusé de le suivre et de monter à bord du véhicule qu’il lui désigne ? Il y a beaucoup de questions qui viennent à l’esprit même si on sait que dans leur grande majorité, les officiers supérieurs maliens sont restés loyalistes quelle que soit la crise de confiance qui a pu parfois éclater entre la hiérarchie militaire et les politiciens. Tous les officiers supérieurs sont les « anciens de la coloniale » avec un sens aigu de l’honneur militaire et de la valeur du serment. Ils conçoivent les coups d’Etat comme une trahison.

Une rumeur persistante a circulé à Bamako longtemps après le 19 novembre. Elle disait que la date du putsch était fixée pour le 20 Janvier, jour anniversaire de la fête de l’armée. Mais suite aux interrogatoires du chef de la gendarmerie, les putschistes avaient décidé d’avancer la date, d’exécuter leur projet avant le retour du chef de l’Etat de Mopti.

Les « héros » du 19 novembre sont hésitants au début. Il faut attendre trois jours pour voir le président du CMLN s’adresser au peuple malien en ces termes :

« Trois jours après la chute du régime du pouvoir personnel, le CMLN estime venu le moment de faire connaître par ma voix, dans une brève déclaration, les grandes lignes de l’action qu’il entend poursuivre dans le domaine économique et financier en attendant que le chef du gouvernement provisoire puisse exposer très clairement et en détail dans le discours programme qu’il devra très prochainement prononcer devant la nation, les positions du comité militaire et du gouvernement en la matière». 17.

C’est seulement le 22 novembre qu’un gouvernement provisoire ainsi composé est constitué :

Président du gouvernement provisoire :
Capitaine Yoro Diakité
Ministre d’Etat chargé des Affaires étrangères et de la Coopération :
Jean-Marie Koné
Ministre des Finances, du Plan et des affaires économiques :
Louis Nègre
Ministre de l’industrie et de l’infrastructure :
Mamadou Aw
Ministre des Transports, des Travaux Publics et des Télécommunications :
Dr Henri Corenthin
Ministre de la Défense Nationale :
Capitaine Charles Samba Cissoko
Ministre de l’Information, chargé de la Sécurité :
Chef d’escadron Balla Koné
Ministre de la Justice :
Ibrahima Sall
Ministre de la Santé Publique :
Bénitiéni Fofana
Mïnistre de la Production :
Zanga Coulibaly
Ministre de laFonction Publique et du Travail :
Boubacar Diallo
Ministre de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports :
Yaya Bagayogo
Secrétaire d’Etat aux affaires sociales :
Mme Cissé née Inna Sissoko
Président Directeur Général de la Banque de Développement du Mali avec rang de ministre :
Tiéoulé Konaté
Ce premier gouvernement provisoire est remanié dès le 28 novembre, c’est-à-dire juste six jours après sa constitution.
Le ministère de la défense nationale devient le ministère de la défense, de l’intérieur et de la sécurité et passe de la 6è à la 3è place dans la hiérarchie des ministères.
Un nouveau ministère est créé, le ministère délégué auprès de la présidence du CMLN et il est confié à Sory Coulibaly.
Le ministère de l’information chargé de la Sécurité devient tout simplement le ministère de l’information.
Le ministère de la santé publique devient ministère de la santé publique et des affaires sociales.
Le ministère de l’Industrie et de l’Infrastructure devient ministère de l’équipement et de l’Industrie. Le ministère de la fonction publique et du travail devient ministère du travail.
Le ministère des transports, des travaux publics et des télécommunications devient ministère des Transports, des télécommunications et du tourisme.

Un nouveau ministère est créé le 7 décembre 1968, le ministère délégué à la présidence du gouvernement provisoire, confié à Hamaciré N’Douré.

La composition de ces deux gouvernements provisoires issus du coup d’Etat est significative. Il y a seulement deux membres du CMLN, le président du gouvernement provisoire, le capitaine Yoro Diakité, et le ministre de la défense, de l’intérieur et de la sécurité, le capitaine Charles Samba Cissoko, deux des trois capitaines du coup.
Il y a cinq anciens ministres de Modibo Keita : Jean-Marie Koné, Hamaciré N’Douré, Louis Nègre, Mamadou Aw, Henri Corenthin. Quatre ministres : Jean-Marie Koné, Hamaciré N’Douré, Louis Nègre et Mamadou Aw, étaient encore membres du dernier gouvernement Modibo Keita renversé par le coup d’Etat du 19 novembre. Tous sont considérés comme la droite de l’US-R.D.A., donc des éléments suspects, incapables de construire le socialisme. Sory Coulibaly était conseiller technique à la présidence. Seul Ibrahima Sall, vieux militant R.D.A. président de la cour suprême, avait essayé à un moment donné de s’opposer à Modibo Keita dans le parti.

Il y a aussi dans ce gouvernement des hommes nouveaux : le chef d’escadron Balla Koné est le seul officier supérieur de l’armée représentée au gouvernement. Les docteurs Bénitiéni Fofana, Zanga Coulibaly et Yaya Bagayogo appartiennent tous à la première génération d’intellectuels de haut niveau formés en France.
Yaya Bagayogo est professeur de Géographie à l’Ecole normale supérieure de Bamako, assurait également des cours à l’école militaire inter-armes de Kati. Il était déjà là au moment où les lieutenants de la première et de la deuxième promotion étaient élèves. Il y est encore en novembre 1968.
Boubacar Diallo est un ancien syndicaliste, bien connu, ancien ambassadeur du Mali. Les militants de l’US-R.D.A. le considéraient comme un des leurs.
Mme Cissé, la première femme à devenir membre du gouvernement au Mali, est une assistante sociale originaire de Ségou. Son mari est originaire de Kita, comme Yoro Diakité, le président du Gouvernement provisoire.
Tiéoulé Konaté, le gouverneur de la banque de la République du Mali sous Modibo Keita est le fils du président de l’US-R.D.A. Mamadou Konaté.

Dans une allocution radiodiffusée à la nation, le président du gouvernement provisoire présente ainsi son équipe et son programme:

«… l’équipe qui m’entoure est essentiellement composée soit de personnalités connues à l’intérieur comme sur le plan international pour leur intégrité, leur honnêteté et leur valeur et qui, aux postes de responsabilités qu’ils occupaient, encore hier, ont toujours refusé de farder la vérité si amère soit-elle et ont toujours eu le courage de leurs opinions quels que soient les risques qu’ils pouvaient encourir d’un pouvoir orgueilleux qui ne souffrait plus la discussion, soit alors de jeunes techniciens, aux compétences professionnelles confirmées et qui n’ont pas été mêlés aux jeux stériles du pouvoir personnel.
Pour la première fois aussi dans l’histoire de notre pays depuis son indépendance, une femme est associée aux responsabilités du pouvoir et à la gestion des affaires publiques, témoignant ainsi que, pour nous, l’égalité des sexes inscrite dans la Constitution et la promotion féminine ne sauraient constituer une galante clause de style ni encore moins un slogan creux de propagande électorale…
Le gouvernement doit s’attacher à restaurer l’autorité de l’Etat, à maintenir et à assurer partout l’ordre et la sécurité des personnes et des biens. A cet égard, le gouvernement ne tolérera plus désormais les manquements à la discipline, l’inobservation des règles relatives à la subordination hiérarchique, les atteintes aux libertés individuelles les plus élémentaires. Redonner vie à l’appareil administratif et lui façonner un visage plus humain, plus accueillant, tel sera le premier objectif du gouvemementprovisoire » 18.

La composition du Gouvernement provisoire et le discours de son président sont rassurants pour les Maliens. Fondamentalement le coup d’Etat ne changera pas l’orientation du Mali, mais il en corrigera les excès et donnera un visage plus humain et moins dogmatique au socialisme. Les hommes qui sont reconduits dans la gestion de l’Etat ne peuvent pas se renier complètement. Ils ont eu beau être classés à droite et menacés réellement par la révolution active, certains (comme Jean-Marie Koné ou Hamaciré N’Douré) ont un long passé de lutte nationaliste dans les rangs du R.D.A. à un moment où l’anti-colonialisme de ce mouvement panafricain ne fait de doute pour personne. D’ailleurs, Louis Nègre, ministre des finances dans le dernier gouvernement de Modibo Keita et dans le gouvernement provisoire a dit qu’il n’est pas « question de se jeter au cou du libéralisme aveuglément, en prétextant les échecs du régime précédent ». A l’envoyé de « Jeune Afrique » qui lui demande ce qu’il pense du socialisme au Mali, il répond : « Je suis socialiste de coeur et je n’ai pas de raison de ne pas le demeurer » 19.

Les hommes qui renversent Modibo Keita laissent l’impression, au moins les premiers jours qui suivent leur arrivée au pouvoir, d’hésiter comme s’ils improvisaient ou ne savaient pas très bien quoi faire du pouvoir qu’ils ont confisqué si facilement.

Le président du gouvernement provisoire confirme bien cette impression dans sa réponse aux questions du journaliste français André Blanchot lorsqu’il déclare : « La fraction de l’armée malienne qui a réalisé le coup d’Etat au nom de l’armée a agi seule sans conseil ni directives venant de qui que soit, ni d’où que ce soit, c’est ce qui explique l’embarras des uns et des autres en ce qui concerne l’orientation future du gouvernement provisoire. » 20

Leurs premières déclarations sont faites dans un domaine particulièrement sensible, celui des libertés, de la démocratie et du respect de la hiérarchie. Les miliciens et la révolution active instaurent un régime de terreur et de manque de libertés fondamentales qui étouffent les Maliens. Les hommes du 19 novembre veulent rassurer sur ce plan. Le premier communiqué qui annonce le coup d’Etat dit que « l’heure de la liberté a sonné » et annonce des « institutions politiques démocratiques issues d’élections libres ».

Ils ont plusieurs problèmes à résoudre, il y a en tout premier lieu celui posé par leur arrivée au pouvoir. Ils sont tous des officiers subalternes avec tous les pouvoirs d’Etat. Ce qui a prévalu au niveau de l’équipe qui s’empare du pouvoir et qui fait qu’on ne se formalise pas sur la question de la hiérarchie ne peut pas marcher au niveau de l’armée toute entière. L’US-R.D.A. a bien sûr introduit la politique dans les casernes mais les mentalités n’ont pas encore complètement changé et on ne badine pas avec le respect de la hiérarchie dans l’armée. Les officiers supérieurs qui sont en dehors du coup sont toujours présents dans l’armée (Seul le colonel Kélétigui Drabo démissionne à l’annonce du coup d’Etat) et leur ascendant sur les troupes ne fait aucun doute. Or, il n’y a pas de correspondance entre ceux qui détiennent le pouvoir politique, le vrai pouvoir de décision, et le sommet de l’armée. Alors qui commande qui ? Les officiers supérieurs acceptent les décisions venant du pouvoir politique. Mais maintenant que ce pouvoir politique se trouve entre les mains d’officiers sous leur commandement accepteront-ils de leur obéir ? Les hommes du CMLN comprennent très bien,la question, puisque tout de suite après leur prise du pouvoir, ils nomment le colonel Pinana Drabo (donc un officier supérieur) chef d’Etat major de l’armée. Apparemment cela ne résoud pas le problème, puisque le ministre de la défense est un capitaine. Finalement ils trouvent une solution radicale quelques mois après en mettant tous les officiers supérieurs de l’armée malienne à la retraite. Il reste cependant quelques commandants dans l’armée. L’armée est-elle décapitée ? Cette solution radicale a au moins le mérite de la clarification. Il n’y a plus de divorce entre le sommet de l’armée et l’organe de décision politique !

Les hommes qui écartent Modibo Keita et ses compagnons du pouvoir disent dans leurs premières déclarations qu’ils n’ont pas « pris le pouvoir pour le pouvoi r», qu’ils n’entendent pas s’éterniser, qu’ils regagneront les casernes au plus tôt. Moussa Traoré, le président du CMLN, dit aux membres du gouvernement provisoire que Yoro Diakité vient le présenter : «Au nom du CMLN et en mon nom personnel, je vous remercie infiniment d’avoir accepté la lourde tâche qui vous incombe à partir de maintenant. Je dis et je le répète, l’armée n’a pas l’intention de rester au pouvoir pour le pouvoir. Le redressement économique une fois terminé, elle se retirera discrètement dans les casernes. C’est le message du CMLN ». 21

Le chef du gouvernement provisoire, dans son allocution à la nation pour présenter son gouvernement et son programme dit également :

« C’est donc le lieu et l’occasion de renouveler solennellement devant la nation, au nom du CMLN, le serment que nous avons fait de rentrer dans nos casernes dès que les conditions d’une véritable démocratie seront réunies. A cet égard, le CMLN et le gouvernement prennent l’engagement solennel pour faire en sorte que ces conditions soient réunies dans un délai minimum». 22

Les militaires qui n’ont encore aucune expérience de l’exercice du pouvoir politique sont sans doute sincères au début, quand ils affirment vouloir retourner rapidement dans les casernes, cela convaint-il la population ? D’ailleurs peuvent-ils retourner aussi rapidement qu’ils le disent dans les casernes ? En tous cas les élèves de l’Ecole Normale Supérieure (E.N.S.) de l’époque ne se font aucune illusion.
Rappelons que cette école a été le seul établissement scolaire du pays à manifester en faveur de Modibo Keita en déclenchant une grève des cours.
Le CMLN entreprend une campagne d’explication dans les établissements de la capitale. Au lieutenant Tiékoro Bagayogo qui vient s’entretenir avec les élèves et les professeurs de l’E.N.S. réunis dans l’amphithéâtre de Badalabougou sur la « colline du savoir » 23, les élèves posent le problème de l’option socialiste. Tiékoro répond que l’armée n’a pas l’intention d’imposer quoi que ce soit, que le peuple sera consulté et qu’il choisira librement et que l’armée respectera ce choix et se retirera.
Les élèves veulent une preuve que l’armée se retirera effectivement dans les casernes, qu’elle ne prendra pas goût au pouvoir et ne s’y accrochera pas. Il répond que l’armée avait fait ce serment.
Devant le scepticisme évident de l’auditoire face à un tel argument, il dit qu’on voit bien que l’assistance ne sait pas ce que représente un serment pour l’armée. A défaut de convaincre, il met les gens en garde. Chacun ici est libre de croire ou de ne pas croire à leur parole. Mais, que ceux qui n’y croient pas restent tranquilles et n’essaient pas de se mettre en travers de leur chemin. Le message est très clair et il est tout aussi bien perçu.

Au fil des mois, un retrait rapide de l’armée dans les casernes paraît de plus en plus improbable. Les membres du CMLN prennent de plus en plus d’assurance et parlent de moins en moins de leur retour dans les casernes. La population attend tout ce qu’ils ont promis, les libertés, les institutions politiques issues d’élections libres.

Le 19 novembre 1969, le gouvernement est remanié.
Le capitaine Yoro Diakité devient ministre d’Etat chargé des transports, des télécommunications et du tourisme du nouveau gouvernement présidé par le président du CMLN.
Le lieutenant Youssouf Traoré fait son entrée comme ministre de l’Information en remplacement du chef d’escadron Balla Koné.
Henri Corenthin, ancien ministre de Modibo Keîta, quitte le gouvernement.

Le 10 septembre 1970, nouveau remaniement ministériel, le capitaine Yoro est toujours ministre d’Etat, mais chargé de la défense, de l’intérieur et de la sécurité.
Trois membres du CMLN font leur entrée dans le gouvernement.
Le lieutenant Amadou Baba Diara comme ministre des Finances et du commerce en remplacement du technocrate Louis Nègre.
Le lieutenant Joseph Mara comme ministre de la justice.
Le lieutenant Karim Dembélé comme ministre des transports, des télécommunications et du tourisme.

Tous les anciens compagnons de Modibo Keita, à l’exception de Sory Coulibaly, quittent le gouvernement.
Tiéoulé Konaté reste toujours directeur général de la Banque de Développement du Mali avec rang et prérogatives de ministre.
Les ministres appelés par Yoro Diakité et considérés comme technocrates restent en place. On peut deviner que l’armée prépare par ce remaniement sa durée au pouvoir. Sur 13 portefeuilles ministériels, les membres du CMLN en ont sept. Une page de l’histoire du Mali est définitivement tournée.

Comment expliquer cette facilité avec laquelle un groupe d’officiers subalternes inconnus renverse Modibo Keita, ce monument de la lutte anti-coloniale, du panafricanisme et de l’unité nationale ? Comment expliquer cette incapacité de l’US-RDA à se ressaisir et à reprendre la situation en main avant que les militaires ne prennent effectivement les rênes du pouvoir ?

Il faut dire que le régime de Modibo Keita que les militaires renversent en ce mois de novembre de l’an 1968 est bien discrédité. Son parti, l’Union Soudanaise-RDA, qui embrigade le peuple malien, est bien affaibli. Le pays sur lequel il règne sans partage, depuis 1960, la République du Mali, est bien malade. Malade d’une crise économique et financière implacable. Malade de la faillite des Sociétés et Entreprises d’Etat conçues pour financer une politique économique indépendante. Malade enfin de l’absence des libertés démocratiques.

Quelle ironie du sort pour un homme dont le passé de lutte nationaliste et de prise de position d’avantgarde range sans conteste parmi les plus grands et les plus célèbres fils de cette Afrique combattante des années 60 !

Quel triste échec pour un parti dont la détermination et le pragmatisme délivrent le Mali du joug colonial et dont le succès l’impose comme parti unique! Quel piteux Etat pour une jeune République proclamée dans la ferveur et la foi en l’avenir !

Pourtant, rien ne prédispose Modibo Keïta, son parti et son gouvernement à une telle faillite.

L’homme est né le 4 juin 1915 à Bamako, de Daba Keîta et de Hatouma Camara. Il fait ses études primaires de 1925 à 1931 à l’école primaire urbaine de Bamako. En 1931 il rentre à l’école supérieure Terrasson de Fougères, puis à l’école normale William Ponty de Gorée en 1934. Il en sort en 1936 major de l’A.O.F. Son premier poste d’instituteur est l’école rurale de Bamako-Coura où Mamadou Konaté, l’ancien surveillant général de Terrasson de Fougères est directeur.

Le jeune maître s’attache au directeur qui le prend en estime. Modibo Keita se révèle bon maître, travailleur et consciencieux, particulièrement actif. Il adhère à plusieurs associations dont le « Foyer du Soudan ». Il s’investit dans les activités culturelles et anime le groupe « Art et Travail », qui le rapproche des jeunes. Il participe à la mise en place du syndicat des enseignants du Soudan.

En 1939, il est muté à Sikasso où il retrouve son condisciple Jean-Marie Koné. Les deux hommes renforcent leur amitié. Ce premier séjour sikassois est court, mais Modibo revient dans la capitale du Kénédougou comme directeur du cours normal, chargé de la formation des moniteurs d’enseignement du cadre secondaire en 1943.
Il retrouve son ami Jean-Marie Koné et crée avec lui un journal L’Oeil du Kénédougou, qui dénonce les abus de l’administration coloniale. Modibo entreprend, pendant ce second séjour sikassois, d’informer la population du Kénédougou de l’abolition du travail forcé.
L’administration coloniale et ses « suppots féodaux » s’étaient bien gardés de diffuser une aussi importante nouvelle. Modibo est vite perçu par l’administration coloniale comme un ennemi. Le gouverneur Louveau le juge « illuminé et dangereux » employant « son ascendant sur les anciens tirailleurs et une partie des fonctionnaires à désagréger les chefferies indigènes et à combattre par tous les moyens l’autorité de l’administration française ».
On lui refuse l’autorisation administrative nécessaire pour participer au congrès constitutif du R.D.A. à Bamako.
Suite à un télégramme qu’il adresse à différents comités R.D.A. et au ministre de la France d’Outre-Mer, dans lequel il dénonce le « régime esclavagiste » instauré par l’administrateur Rocher dans le cercle de Sikasso, il est poursuivi par la justice. Le tribunal correctionnel de Bamako le condamne à six mois de prison le 11 février 1947. Ecroué le 21 février à la prison de la Santé à Paris, il est élargi le 11 mars 1947.

Le premier mandat électif de Modibo Keita est celui de conseiller général en 1948 au titre de la circonscription de Bamako-kita.
Sa candidature aux élections pour le conseil de l’Union Française en 1953 provoque une crise interne dans l’US-R.D.A. qui laisse des traces. Modibo se présente à ces élections contre Tiémogo Diarra dont le mandat arrive à expiration mais qui se représente. Mamadou Konaté soutient Tiémogo et Modibo maintient sa candidature. Pour sauvegarder l’unité du parti, on a dû retirer au dernier moment la candidature de Tiémogo. Modibo sera élu.

En 1956, Modibo Keïta est élu maire de Bamako. De la création de la municipalicité de Bamako à ce jour, il en est l’unique maire élu.
L’arrivée au pouvoir du Général De Gaulle pendant la crise algérienne le fait partir du gouvernement français où il était entré en 1957 comme secrétaire d’Etat à la présidence.
Modibo Keita n’est donc pas un novice en politique au moment où il prend en main les destinées du peuple malien, il fait ses armes comme militant anti-colonialiste, parlementaire et membre du gouvernement français. Mais c’est dans l’US-RDA que s’accomplit son destin national. Il est le premier et l’unique secrétaire général de l’US-RDA de 1947 à sa dissolution par les militaires en 1968. Ce n’est ni par hasard ni par complaisance. L’homme s’impose à tous par son endurance à la tâche, son intégrité à toute épreuve, sa combativité et son sens de l’organisation. Modibo est l’artisan de toutes les victoires de l’US-RDA. Victoire sur le Parti Progressiste Soudanais (P.P.S.) de Fily Dabo Sissoko, qui en fait le parti majoritaire au Soudan, le parti de gouvernement sous la loi-cadre, le parti unique à l’indépendance. Victoire sur le système colonial qui conduit le Soudan à l’indépendance.

L’hebdomadaire « Jeune Afrique » qui commente le « coup de Bamako » écrit de lui :

« Il sait lutter pour ses convictions, avec patience et méthode… Le prestige moral qu’il a apporté à son pays est considérable. Dans les instances interafricaines, sa parole a du poids… Il se conduisait sans complexe avec les dirigeants des pays de l’Est ou de l’Ouest qui venaient proposer de l’aide à son pays. Avec Modibo Keita à la tête du pays, aucun compromis n’était possible en ce qui concernait la souveraineté : de cela, nous sommes sûrs. Seul entrait en ligne de compte l’intérêt du Mali… En tous cas, quoi qu’il arrive à présent, Modibo Keita restera aux yeux de la génération d’Africains dont nous sommes ce qu’il a été. Un homme politique incorruptible. » 24

Le grand quotidien français, Le Monde, du 21 novembre 1968, le présente comme un militant intègre et écrit entre autre :

« Son autorité n’avait jusqu’alors été mise en question en raison à la fois de son intégrité personnelle et de son ancienneté dans le combat nationaliste… Neutraliste, prompt à dénoncer les ingérences étrangères en Afrique, il impose le respect et contribue à doter d’un certain prestige ce pays pauvre que reste le Mali ».

L’Hebdomadaire de l’Economie Africaine écrit de son côté :

«… on notera enfin qu’avec le président Modibo Keita disparaît de la scène politique un des plus anciens chefs d’Etat de l’Afrique et un de ceux auxquels, même celui qui n’approuve pas ses options politiques , ne peut honnêtement refuser son estime. » 25

Le Général De Gaulle lui-même dit que Modibo Keita est le seul chef d’Etat qui ne l’oblige pas à baisser la tête pour lui parler. Ce n’est pas seulement à cause de sa grande taille.

Les rêves et les ambitions de cet homme hors du commun dépassent de loin les frontières de son pays. Modibo Keita est un panafricaniste et un tiers-mondiste convaincu. Il partage cette conviction avec les grands nationalistes de son temps, Gamal Abdel Nasser d’Egypte, Kwamé N’Krumah du Ghana, Ahmed Ben Bella d’Algérie, Nehru d’Inde, Soekarno d’Indonésie pour ne citer que les plus célèbres . Il traduit son rêve unitaire et tiers-mondiste dans ses prises de ontouner les effets balkanisateurs de la loi-cadre, il milite pour l’indépendance des territoires d’A.O.F. dans un cadre fédéral. En prononçant le discours de clôture de l’assemblée constituante fédérale à Dakar en Janvier 1957, après avoir affirmé que la Fédération du Mali était ouverte à tous les Etats, il fait jurer un serment de fidélité à tous les participants en ces termes :

« Je jure sur l’honneur, pour le respect de la dignité africaine, de défendre partout la Fédération du Mali. Par monts et par vaux, je me ferai le pélerin prêcheur infatigable de l’unité politique africaine, je le jure. Et si, pour la Fédération du Mali, pour l’unité politique, pour l’unité africaine, je dois accepter l’ultime sacrifice, je n’hésiterai pas, je ne reculerai pas, je le jure » 4.

Ni la défection du Dahomey, ni celle de la Haute-Volta, ni même l’éclatement de la Fédération du Mali n’altère sa foi en l’unité africaine.

Pourtant ses partenaires de la Fédération du Mali n’avaient pas une très haute idée de lui après l’éclatement de l’organisation. Mamadou Dia, le ministre de la Défense et de la sécurité extérieure de la Fédération du Mali qu’il venait de destituer dit de lui à l’issue d’un conseil des ministres extraordinaire, en s’adressant au peuple sénégalais.

« Modibo Keïta a éprouvé le besoin d’abuser de la force qu’il détenait pour s’en servir contre notre peuple, espérant sans doute que les Sénégalais seraient suffisamment veules pour tolérer que lui, Modibo Keîta, venu de Bamako, puisse disposer d’eux à sa guise.
C’est bien mal connaître les Sénégalais qui, en d’autres circonstances ont défendu des causes qui les touchaient moins directement. Je suis certain que tout le Sénégal se dressera pour défendre son bonneur» 5.

Senghor, qui lui succéda sur les antennes de la radio, déclare à son tour :

« Citoyennes, citoyens du Sénégal, c’est le Secrétaire général de l’U.P.S. qui vous parle. Comme vous le savez, Modibo Keïta, poussé par une ambition folle vient de tenter un coup de force contre le peuple sénégalais. Il a destitué Mamadou Dia de son poste de ministre de la défense du Mali. Il fallait pour cela l’approbation de la délégation du Sénégal à l’Assemblée Fédérale. Il a mobilisé les troupes du Mali contre le peuple sénégalais, troupes dont la plupart sont des Sénégalais. C’est une autre illégalité car la sécurité interne appartient aux Etats fédérés, non à l’Etat fédéral.
Mais, comme chacun le sait, Modibo Keïta n’a cure de la légalité… A partir de cette heure, tous les militants de l’U.P.S sont mobilisés, toutes les militantes et tous les militants, toutes les sections de l’U.P.S. doivent se transformer immédiatement en milices populaires et s’armer.
Sénégalaises, Sénégalais, l’heure est grave, je n’ai pas besoin de vous le dire. Jamais le Sénégal n’a été dans une telle situation. Il s’agit aujourd’hui pour, nous, Sénégalaises et Sénégalais, de défendre notre indépendance, cette indépendance dont les hommes politiques sénégalais ont été les principaux artisans dans les pays d’Afrique noire de langue française. Ce que l’on veut, c’est vous coloniser, ce que l’on veut, c’est vous réduire en esclavage… ».

En dramatisant la situation au peuple sénégalais à la radio et en la présentant en terme d’indépendance, les dirigeants sénégalais montraient qu’ils ne voulaient plus de compromis avec les Soudanais et préparaient psychologiquement le peuple sénégalais à les suivre. Au congrès extraordinaire de l’US-RDA du 22 septembre 1960 à Bamako qui proclame la République-du Mali, Modibo Keita dit:

« Nous demeurons certes fidèles à l’idée de la Fédération africaine, nous nous considérons toujours liés par le serment du 17 janvier 1959. Mais pour le succès de notre action en faveur de la Fédération, il est indispensable que la République Soudanaise s’affirme sur le plan africain et sur le plan international… La République du Mali est née. Le Mali continue. Le mot Mali continuera de résonner comme un gong, sur la conscience de tous ceux qui ont oeuvré à l’éclatement de la Fédération ou qui s’en sont réjouis. Nous resterons mobilisés pour l’idée de la Fédération qui, malgré tout demeure une semence virile de l’unité africaine. » 26

Fédéraliste convaincu, Modibo Keita ne se résigne pas à voir l’Afrique partagée entre les groupes de Casablanca et de Monrovia sous le prétexte fallacieux de la « modération » et du « progressisme ». Il croit possible de dégager une plateforme d’entente dans le cadre de laquelle tous les africains — républicains et monarchistes — doivent pouvoir parler d’une seule et même voix, la voix de l’Afrique. Cette conviction lui fait jouer un rôle déterminant dans la constitution de l’Organisation de l’Unité Africaine (O.U.A.), le 25 mai 1963 à Addis-Abeba. Il réussit l’exploit de réunir à Bamako, les 29 et 30 octobre 1963, sous l’oeil impérial de Hailé Sélassié d’Ethiopie, Hassan II du Maroc et Ahmed Ben Bella d’Algérie autour d’une table de négociation pour liquider leur contentieux frontalier (Tindouf). Il prend une part active à la conférence des non-alignés à Belgrade du 1er au 6 septembre 1961. Il contribue positivement à dégager et à préciser le concept de « neutralisme positif ». Ces différentes actions lui donnent une dimension internationale.

Modibo Keita est aussi et avant tout un grand nationaliste. Il veut faire du Mali un Etat fort et stable, patrie de tous les nationalistes et combattants de la liberté. Il accorde l’asile politique aux responsables des « partis progressistes » écartés du pouvoir dans leurs pays, comme Mahjemoud Diop (P.A.I., Sénégal) ou Samba Bakari Djibo (P.P.N, Niger). Il engage le Mali auprès de tous les mouvements de libération des pays africains encore sous domination coloniale. L’Angola, le Mozambique, la Rhodésie et bien sûr la voisine algérienne et tous les autres qui se battent pour leur libération.

Modibo Keïta tente une expérience socialiste, pour faire du Mali un Etat fort et prospère qui servirait à la fois d’exemple et de guide pour les « égarés » de l’indépendance.

Notes
1. Moussa Traoré ne communique pas le nom de cet officier.
2. Interview accordée au professeur Kaké.
3. Informations données par Moussa Traoré au professeur Kaké.

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